Smart city, ville intelligente ou ville numérique ?

Qu’est-ce qu’une smart city ? Il n’est pas aisé de la définir tant l’expression est mobilisée dans des sens et des objectifs différents. Serait-ce tout d’abord une ville smart c’est à dire intelligente ? Le terme smart, comme nombre d’emprunt à la langue anglaise a cette capacité de produire d’emblée une impression positive. Comment ne pourrait-on pas souhaiter être smart, intelligent, et charmant qui plus est ? La médiation de sens que produit l’usage d’un mot anglais plutôt que son équivalent français évite de s’interroger d’emblée sur la pertinence du concept. A la différence de l’expression « smart city » l’expression « ville intelligente » entrainerait immédiatement des questionnements. La ville actuelle ne serait-elle pas intelligente ? Cette intelligence ne serait-elle possible que dans le cadre d’une collecte généralisée et massive d’informations individuelles, collectives, techniques de toutes sortes et une connectivité numérique généralisée?

Qu’entendent par smart city ses promoteurs ? Le concept apparaît assez extensible. Dans un sens très large la smart city est présentée comme un modèle d’aménagement recherchant l’optimisation des coûts, de l’organisation, du bien-être des habitants. On pourrait tout aussi bien parler de qualité urbaine. Dans une approche plus restrictive elle est aussi définie comme un moyen de rationnaliser les énergies, mutualiser les dépenses et les compétences pour une qualité de vie renforcée. C’est aussi une ville plus efficace, plus agréable à vivre « plus inclusive, plus résiliente, plus durable ». Une préoccupation de gestion optimale, d’un traitement technique de la complexité urbaine au service du bien-être de ses habitants émerge alors. L’intention est louable. L’histoire de l’urbanisme enseigne toutefois les risques d’une approche négligeant la part empirique, aléatoire, sensitive de la vie urbaine, jamais réductible à une approche exclusivement techniciste. Mais la définition de la smart city la plus resserrée mais également celle qui explique l’émergence du concept ces dernières années est reliée au développement du numérique. Une ville sera smart lorsque les nouvelles technologies du numérique auront permis de rendre la ville plus efficace, plus rationnalisée, plus agréable. La progression vers l’intelligence de la ville est ainsi postulée. La question de savoir si la ville ne pourrait pas être déjà aujourd’hui intelligente n’est pas posée, ni celle de savoir si elle ne pourrait le devenir davantage en l’absence des technologies du numérique, voire si ces dernières ne pourraient à l’inverse la rendre plus stupide… Le postulat permet de poser la ville numérique comme un avenir inéluctable car allant nécessairement vers plus d’intelligence. Peut être serait-il plus raisonnable de faire le postulat inverse : que la ville (avec ses habitants, ses institutions, ses interactions) est intelligente et se faisant qu’elle pourrait recourir au numérique.

Qu’en est-il cependant des premiers projets de smart city ? Quels enseignements peut-on tirer des premiers déploiements du numérique, des premières expériences de smart city ? Le numérique trouve à s’employer à la gestion technique des bâtiments, à la gestion des réseaux, à la gestion des espaces (parkings, bureaux, logements, lieux publics), à des services (transports, loisirs, commerces…). Le numérique et plus précisément le big data offre des potentialités de gestion jusque là inégalées, en termes d’optimisation des ressources publiques et privées qu’il s’agisse des espaces, des équipements, du temps. Il permet d’intégrer l’interdépendance des multiples fonctions et en cela il est un outil potentiellement pertinent pour mieux gérer la ville. Et cela d’autant plus qu’il permet une remise en cause des traditionnels modes d’action plus ou moins fermés sur eux mêmes, de l’approche par « zonage », de l’affectation unifonctionnelle des espaces. La digitalisation permet en effet « une hybridation des secteurs », une coproduction généralisée de la ville. Toutefois cette « hybridation » pose la question de la préservation de la liberté des choix des individus s’ils venaient à s’exercer dans un champ des possibles prédéfinis par de multiples algorithmes.

Que cela paraisse rationnel ou non un individu ne pourrait-il faire le choix de se fournir en électricité ou en gaz sans devoir fournir des données multiples sur sa consommation? Ne pourrait-il pas faire le choix de se déplacer sans que son cheminement soit systématiquement associé à son identité ? Si on peut encore aujourd’hui distinguer une optimisation individuelle de la ville, au service donc du libre choix de son usager, celle-ci ne va t-elle pas se brouiller avec l’optimisation fonctionnelle de la ville au service de l’efficacité des réseaux, des facteurs de production ? L’individu pourra t-il toujours déployer son individualité articulée avec une dimension collective lisible, non diluée dans des intérêts privés ou des optimisations fonctionnelles diverses, non inextricablement liée à des processus économiques, financiers, technocratiques ?

Ces incertitudes sur la préservation de la liberté individuelle n’excluent pas des interrogations sur la cohérence du projet de smart city. De même que la modélisation mathématique des comportements économiques, sociaux n’a pas épuisé les fondements du comportement humain non réductibles à une rationalité calculable, n’est-il pas vain de prétendre optimiser l’ensemble des usages de la ville par une interopérabilité générale fondée sur le croisement d’une infinité de données ?

Enfin d’un point de vue politique on peut s’interroger sur le sens de ce bouleversement constitué par une intégration dans d’immenses firmes multinationales, d’une production aussi essentielle que celle relative  au traitement, à la gestion des données, à la définition des paramètres dont dépendront toutes les autres productions. Le big data et sa déclinaison en smart city n’est-il pas l’outil que l’économie soviétique aurait rêvé de détenir et qui finalement risque d’être mis en œuvre par quelques entreprises multinationales… ?

En effet qui et comment en amont détermine les multiples algorithmes ? Quelles structures est en mesure de mener de tels investissements si ce n’est de grands opérateurs privés, déjà positionnés sur la gestion des réseaux des flux énergétiques, des données, de l’information, des transports. Concernant les transports, la voiture individuelle et déconnectée était jusqu’alors maîtrisée par son conducteur. Il n’en sera plus de même avec la voiture connectée autonome. Est-ce un hasard si c’est une même société, Alphabet (holding de Google), qui développe cette voiture autonome et se positionne aussi sur la smart city avec sa filiale Sidewalk Labs comme l’illustre le projet Quayside à Toronto ?

La smart-city se propose avec des potentialités extraordinaires mais aussi des risques majeurs. Il est urgent d’en déterminer dès que possible les conditions de développement. Ainsi un positionnement renouvelé des pouvoirs publics nationaux, locaux, est nécessaire afin de « garder la maîtrise sur les objectifs des services urbains auxquels doit contribuer l’ensemble des opérateurs urbains » et cela dans le respect des principes traditionnels du service public (égalité, continuité, adaptabilité)[1] ; dans le respect aussi des principes démocratiques, d’une représentativité citoyenne du pouvoir politique dans notre société.

Sidewalk Labs émanation de Google projette un quartier intelligent à Toronto sur 300 hectares, Quayside, dans lequel seront accueillis des bureaux, des logements, des centres de recherche, des commerces. La collecte de données sera au cœur du projet, de même que le développement de nouvelles formes de mobilité, comme la voiture autonome, et la préoccupation environnementale. Le projet va développer des bâtiment en bois, un modèle de « rue dynamique », à l’équipement modulable, avec des lumières au sol marquant les différents usages et modifiables, un sol chauffant pour faire fondre la neige dans cette contrée au hivers rigoureux… Rien n’est encore clairement dit de la gouvernance, des finalités retenues dans le paramétrage des algorithmes, de l’articulation entre services publics et privés ou de leurs redéfinitions, de la protection de la vie privée. Et pourtant les autorités publiques ont donné leur aval. En France de nombreuses  collectivités territoriales se montrent séduites par des projets de smart city du fait des promesses de gestion optimale, de l’attractivité de l’innovation, d’un besoin d’apparaître comme innovant, de l’efficacité des services déjà développées par des applications comme Google maps, Uber, AirBnB, et bien d’autres en constante évolution.

Mais cette optimisation individuelle, indépendamment du risque d’une fusion avec des intérêts divergents, que permettent ces outils ne nie-t-elle pas ce qui caractérise la vie urbaine, le sensible? Nous avons tous eu l’occasion un jour de nous asseoir sur un banc, une terrasse de café et de ressentir comment l’espace était agréable, serein, reposant, vivant. Etait-ce le résultat de batteries de capteurs, d’algorithmes puissants d’analyse de données de flux de fréquentation, de comportements, de dispositifs d’éclairage sophistiqués couplés à des applications dont celle qui nous aurait guidé vers ce lieu ? Non, bien souvent, simplement le résultat d’un travail sensible d’un architecte ou de bâtisseurs, d’une sédimentation historique, d’une culture menant à un certaine conception et usage de l’espace, d’habitudes, d’une sociabilité.

Les démarches de recherche d’informations sur les usages, les pratiques, les fonctionnalités, l’efficacité des flux, des réseaux, de la qualité des espaces publics ne sont pas nouvelles. Citons simplement Ildefonso Cerda qui à Barcelone à la fin du XIXème siècle a fondé son plan de réaménagement de la ville sur des études, des enquêtes multiples et détaillées. Ce qui est nouveau avec la smart city, c’est l’idée que la masse des données captées et traitées se suffirait à elle-même, c’est le logarithme généralisé et substitué au choix certes imparfait de la décision humaine, mais productrice de vie sociale, culturelle, c’est le bouclage du dispositif par la prise en compte de données issues de toutes les dimensions de la vie des individus.

Il apparaît urgent qu’un débat soit lancé sur toute les questions que pose la smart city. Pour cela, il apparaît opportun de délaisser d’emblée l’expression à la fois confuse et faussement séduisante de « smart city » pour celle neutre et plus objective de « ville numérique » pour enclencher ce débat.

Laurent Phalip

[1]Isabelle Baraud-Serfaty, Clément Fourchy, Nicolas Rio, Comment gouverner la ville servicielle ?, Urbanisme n° 407, hiver 2017